Dans l’ombre de ma blouse blanche

Dans ma tête, le temps s’arrête.

Je réalise qu’une ombre me suit.

Est ce la mienne ? Non… C’est celle de mon travail…

L’ombre de ma blouse, bien qu’elle soit blanche…

alone-black-and-white-cool-dark-Favim.com-3451843L’ombre de la soignante qui me colle aux basques ou plutôt aux sabots. Ces sabots de plombs que jamais je ne quitte… Oui j’ai eu et j’ai encore parfois tendance à « vivre » et à « être » mon travail. A manger travail, à boire travail, à dormir et à rêver travail, si seulement j’arrive à m’endormir. Dans mon cas, de manière insidieuse, j’ai commencé à repousser l’heure d’aller dormir parce que j’avais peur de mes cauchemars (revivre sa journée au taff, passé sur la table d’examen,…), de mes ruminations… et plus j’ai repoussé, plus j’étais fatiguée, et moins j’étais présente à moi-même, à mes proches, à mon travail et aux patients. Mon travail et petit à petit ma vie, est devenue un cauchemar fait de tristesse épaisse et sourde.

Dans mon service il y a du bruit… j’aspire à du silence. Dans mon service il y a une équipe et plein de gens… j’aspire à être seule. Dans mon service on fait des heures supp pas payées… j’aspire à rentrer chez moi. Dans mon service il n’y a pas de vacances pour moi cette année… j’aspire à récupérer le repos que mes heures supp me volent. Dans mon service il y a plein de gens qui ne vont pas bien… j’espère que demain ça irait mieux pour tout le monde. Et puis en sortant du travail aujourd’hui, j’aspire à ne plus revenir. Je ne veux plus, je ne peux plus… Il n’y a plus d’espace dans la tête, je n’aspire plus, je ne respire plus, je n’espère plus,… j’expire.

Éteinte, je ne reconnais plus que l’ombre de moi-même, épuisée d’essayer de faire aller. Dans le déni depuis des mois, je n’ai pas su faire autrement et pourtant, je l’ai vu arrivé… J’ai aspiré à tant de choses que je me suis faite aspirée. L’atterrissage je le fais aujourd’hui, je me rends compte de mon manque de présence pour moi (genre comme d’hab mais en plus trash), mon manque de présence à mon compagnon, et mon manque de présence aux patients. Sans parler des trous de mémoire de mots et paradoxalement d’avoir 3000 idées par minute, impossible de me concentrer correctement. Des mots aux maux, il n’y a qu’un pas et je l’ai franchis.

Métro et chemin faisant, je n’arrive plus à retenir les larmes, la nervosité dans mon corps et la tension atteigne le point de non retour. Un sentiment de pression dans ma tête, un stress permanent. Alors je réfléchis, l’esprit brouillon et brouillé, je me dis et me contredis, presqu’à m’engueuler moi-même. « Mais c’est plus possible, quand est-ce que tu vas t’occuper de toi ? ARRÊTE ! Je m’en veux tellement d’aller mal… ARRÊTE ! Pourquoi tant d’inquiétude ? ARRÊTE ! Pourquoi te lèves tu encore ? ARRÊTE ! Rappelle-moi, c’est quoi ton travail ??!!! Et cette conscience professionnelle qui essaye de vous convaincre que c’est important d’avancer, que l’on doit être forte, là pour tous, et puis nos collègues… !? » Toutes ces excuses, mais pour aller où ? Pour en arriver à quoi ?! ARRÊTE… 

Ce jour là, j’ai fermé les yeux sur toutes ces questions, et j’y suis allée, j’ai franchi la porte du médecin. Je me suis dit, tiens toi bien, respire, c’est pas grave, un peu de fatigue c’est tout. Deux jours et ça ira mieux. Oui bien sûûûûûûrrrrrr ! Est-ce que quelqu’un peut dire à la dame qu’elle est à côté de la plaque !? La porte s’ouvre. Poignée de main. Ma respiration se bloque. La porte se ferme. Je ne peux plus. Je pleure. La boule dans la gorge d’angoisse, les glandes lacrymales ont cédées, le barrage s’effondre, plus rien ne résiste, les vannes s’ouvrent et les larmes commencent dans un torrent de « excusez-moi », « je ne suis pas comme ça normalement », « je n’en peux plus », « il faut que j’arrête ce métier »… Par chance, le médecin est resté calme et plutôt bienveillant. On va s’arrêter un peu plus que deux jours peut être hein, quand même ?! En partant, j’ai un étrange sentiment de fierté qui se mélange à l’effondrement que je vis. J’ai une bonne quinzaine de jours devant moi et un gros point sur moi-même s’impose…

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Le temps passe…

La déconnexion a été plus longue, il m’aura au final fallu plus d’un mois pour me remettre sur des rails « correctes ». Les tensions qui me provoquaient des tremblements dans le corps ont mis deux semaines à partir. Les rêves eux, sont encore envahis et dans la journée les pensées vont vers le travail,… Petit à petit j’ai favorisé la vraie déconnexion que j’attendais, loin de tout, de tous, dans la tranquillité, dans la marche en conscience sur des chemins à la fois vides et remplis de belles choses qui m’ont nourris. Le creux de la vague est derrière moi… Mais je me prépare aux nouvelles vagues qui arrivent !!! Et comme dit Jon Kabat -Zinn:

« On ne peut pas arrêter le flot des vagues,. mais on peut apprendre à surfer « .

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Ça promet d’être un peu long, houleux parfois mais sûrement rafraîchissant 😉

En tous cas, ca m’a fait grand bien de vous partager ça et quelque part ça m’aide à prendre conscience de plein de petites choses…

R.

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8 réflexions sur “Dans l’ombre de ma blouse blanche

  1. nous avons 2 vies : celle du travail proprement dit et celle du travail intellectuel du retour à la maison et de la nuit ! je n’ai jamais pu déconnecté ! jamais

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  2. Bonjour, je viens de vous lire, et bravo pour avoir si bien exprimé , le mal – etre et le mal vivre de ces professions humaines à nos yeux mais DESHUMANISEES au soi- disant rapports Budgètaires de l’état !!!! Pour l’avoir vècu, c’est Lui, qui n’a Rien compris!Comment peux t’on quantifier La Souffrance Telle que nous la vivons au Travail et de surcroit Priver nos Semblables, Nos Ainés, de ce Réconfort Humain qui nous anime et nous fait vivre????

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, trouver les mots pourles maux n’est pas toujours facile, et même loin d’être aisé puisqu’on se dit souvent : mais qui peut comprendre ce par quoi l’on passe lorsque nous sommes soignants et que notre statut même nous propulse dans la souffrance de toute part. Merci pour ce commentaire qui me fait dire qu’il y a encore énormément à témoigner pour que soit connu et reconnu notre métier de soignant ! Merci 🙂 et ne lâchez rien, la lumière est droit devant !

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  3. Je viens de lire ton texte qui me donne envie de pleurer et d’hurler tant je me retrouve. Être soignant n’est pas une mince affaire. Mais, le plus dur est de ne pas se perdre. Dernièrement, malgré mon mal, je sais pourquoi j’ai choisi cette voie. Le problème est notre système de santé qui ne se préoccupe pas de nous. Battons nous pour que le monde change et pour que nous soyons enfin reconnus à notre juste valeur. En tout cas, merci pour ces mots car je me sens moins seule.

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    1. Courage Anne Claire ! Merci de ton retour. Surtout n’oublie pas qu’il est toujours plus difficile de changer tout ce qui nous entoure. Et que quelque part, c’est à nous d’évoluer. Et c’est quand nous changeons qu’autour de nous les choses bougent. Ce n’est pas facile mais c’est important d’en prendre conscience pour prendre soin de soi et allez mieux. Je t’envoie plein de courage !

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      1. Oui je suis d’accord sur le fait qu’on doit d’abord changer soi même et évoluer pour être mieux. Je fais mon chemin pas à pas comme on dit. Je sais maintenant ce que je désire. Encore merci pour ce texte qui reflète tant la réalité de notre métier.

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