Non, ce n’est pas facile de se préserver

Coucou les collègues chouchoux 😉

Parce que la vie a parfois des hauts et des bas assez douloureux, il n’est jamais indécent d’aller demander de l’aide quand on est dans de la souffrance. Avec le recul, je me dis que j’aurais mieux fais d’y aller plus vite, plus tôt et ne pas faire semblant que tout aller bien. Ça n’allait plus voilà. Le cœur comme une éponge – très absorbante l’éponge hein – la tête de travers et l’impossible grand écart à faire entre mes patients et mes collègues en souffrance. Eux, ne le voient même plus, qu’ils sont en souffrance, ils s’y sont fait… tellement que ça fait longtemps qu’ils sont tombés dedans. Le travail n’a plus de souvenirs, les expressions sont blasés : ça va mal et ça sera toujours comme ça… Bon, bon, bon…

Oui mais… j’ai mal…

Oui mais moi, là dedans je ne m’y retrouve pas, je ne me trouve plus, je me perds… Et puis un jour je sors du métro et je me dis j’y vais… Je pleure, je suis au bout. Je passe la porte d’un médecin généraliste blasé… lui aussi, tien… Il y a une épidémie pour laquelle il n’y a pas de vaccin, pas de traitement ou presque…  Il vient de fermer la porte derrière moi après m’avoir simplement serré la main pour me saluer. Une main molle, mais chaude qui m’aide à entrer, à faire le premier pas. Mais je ne le vois déjà plus, je ne vois plus rien…

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C’est sorti… Les larmes… Confondue en excuses… Tu prends les choses trop à coeur… Non je ne veux pas paraître pour une lâche parce que je suis fatiguée… Non je ne veux pas qu’on dise de moi que je suis en repos et que je me la coule douce alors que mes collègues en chient et que « eux » ils tiennent le coup, quand même… Feignasse… Non je ne peux plus pleurer le soir quand je rentre du travail… Pleurnicheuse… Oui chaque jour je vais avec la boule au ventre au travail… Oui je n’arrive presque plus à me contenir quand mon chef me demande presque chaque soir si je peux rester… Oui je tremble sans savoir pourquoi le soir quand je rentre chez moi… Oui je me sens mal d’apprendre le terrain à la volée… Oui docteur, je vais m’arrêter deux petites semaines… Oui deux… Juste deux… petites… semaines. Un dialogue intérieur extérieur qui se termine par une poignée de main, une prescription et un bout de papier qui me rend libre deux petites semaines…

Se préserver !

Et là je comprends qu’il y a une faille… Mes mains mettent une semaine pour arrêter de trembler. Comment j’ai fait pour en arriver là ? Des heures supp, des heures de gardes, des rappels de nuit serrés et des journées lourdes et longues, mêlées d’urgences et de programmes qui parfois ne ressemblent plus à rien… Si je reviens, comment je fais ? Est ce que je veux continuer toute ma vie ? Comme ça ? Est ce que je vais devoir lutter longtemps jusqu’à que je me brise à nouveau ?

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J’envisage de travailler sur moi et d’entamer une recherche intérieure.  Pourquoi moi ? Pourquoi ça part si loin ? Pourquoi ça va si mal en moi ? Est ce seulement parce que je n’ai pas les moyens suffisants de travailler convenablement ? Et si malgré que tout aille mal, je pouvais aller bien ? Il y a des personnes comme ça ? Mais comment font-elles ? J’ai cherché et j’ai compris qu’il fallait en premier lieu que je me protège, prendre du recul, lâcher prise, me détacher. Oui mais comment ? Je ne veux pas abandonner ! Abandonner mes patients ? Abandonner mes collègues ? Oui mais en même temps, est ce que je ne suis pas en train de m’abandonner moi-même ?

Par où commencer ?

Savoir dire NON. Savoir se préserver ça commence par dire « NON ». Non je ne reviens pas ce soir, non je ne reviens pas sur mes repos, non je ne reste pas plus tard, non je ne fais pas plus de gardes… Parce que je me rends compte que tant qu’il y en a pour dire « OUI » pour des raisons diverses d’argent, ou de peur ou pour bien se faire voir par le chef, ou pour fuir une réalité quotidienne personnelle – sa vie est à l’hôpital – ben, non. Je reconnais que moi, je ne peux pas. Je ne peux pas faire tout ça ! Si ça continue comme ça, un troisième bras va me pousser dans le dos !

En tout les cas, j’ai choisi de prendre 5 min pour réfléchir avant de dire: « oui je prends ta garde pour te dépanner », « oui je te prends la nuit pour te dépanner », « oui je reviens sur mon congé », « oui je reste un peu plus longtemps »… Bien sûr, on peut dépanner de temps en temps, mais je n’ai pas à devenir un bouche-trous du système qui ne veut plus engager pour faire des économies. Nous sommes tous dans le même bateau !!! J’ai pris conscience qu’en disant toujours oui, je participais à ce que cette triste réalité puisse exister.

Et puis je me suis dit, si je dépanne, cela doit se faire dans un échange avec ma structure. J’arrête de dépanner pour la beauté du geste. Je rend un service à l’hôpital, que me donne t-il en échange ? Si je demande à la nounou de faire des heures supplémentaires, je doute qu’elle me le fasse gratuitement. Et si j’accepte de faire des heures supplémentaires non payées, comment est-ce que je paie celles de ma nounou ? Y a un moment où ça ne tourne plus rond 😦

Pourquoi j’ai souvent dit « OUI »… au fond ?

J’ai donc choisi de ne pas me laisser entraîner trop vite à dire « Oui ». J’ai commencé par dire que je prenais 5 min pour consulter mon agenda. Il n’y a rien ? Je décide de réfléchir parce que ce n’est pas parce que mon agenda est libre qu’il FAUT dire « oui ». Vous avez le droit de ne pas avoir envie, d’être crevée, d’avoir du temps pour vous ou pour votre famille,… Bref vous avez le droit de dire non, d’avoir du temps pour vous et de prendre soin de vous.
C’est de se préserver dont il s’agit. La culpabilité est quelque chose de tenace mais je vous assure qu’elle n’a rien à faire là. Et si elle est là, laissez moi vous dire que j’ai été creusé un peu le pourquoi !?
– peur du regard des autres
– peur du jugement des autres
– peur de devenir égoïste ou egocentré
– peur de perdre de la valeur aux yeux de vos supérieurs
… et j’en passe !

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De la peur. Grande amie sournoise de la culpabilité, celle qui tient en laisse. Celle qui choisit à notre place ce qu’il serait bon pour nous. Et pourtant… A long terme, à force de peur, à force de culpabilité, à force de oui aux autres, on se dit NON à nous-mêmes. Nous disons « non » à notre repos, nous disons « non » à nos valeurs et « non » à nos besoins humains (je prends Virginia H. à témoin – ah ah ah !!! ). On ne se donne tout simplement pas ni le respect, ni l’amour que nous méritons et dont nous avons besoin. Et le manque de reconnaissance, il vient aussi un peu de là. Parce qu’à force de dire « oui » à tout, à la fin c’est normal et ça peut devenir un dû. Nous ne rendons plus service, nous subissons, parce que c’est devenu une habitude, sous entendue une obligation. Et quand on pense qu’on est en train d’aider les autres en fait, nous avançons vers la souffrance… Un pas après l’autre.

Bien sûr, il n’y a pas que ça pour se préserver… C’est un premier pas. Un pas qui libère celui-là… Bien sûr, nous faisons tous au mieux avec ce que l’on a, mais soyons bien conscient à quoi nous disons « oui ». Demandons-nous pour quoi, pour qui nous le faisons ? A qui c’est le plus profitable ? Est-ce qu’on peut faire autrement ? Je crois que nous pouvons toujours faire autrement !

Aimons-nous, préservons-nous, prenons soin de nous, parce que c’est en prenant soin de nous que nous allons mieux prendre soin des autres 😉

Je vous aime mes collègues (plus de 3000 !!!) coeur.png

R.

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5 réflexions sur “Non, ce n’est pas facile de se préserver

  1. C’est exactement exact.. Sauf que j’ai la chance d’être dans le privé : beaucoup de travail mais bonne ambiance. Heures supp payées, planning plus ou moins négociable. Alors oui c’est dur, oui c’est fatiguant. J’avais honte de dire non au début. Et puis j’ai fini par accepter de dire non. 1 jour sup par mois, pas plus. Et je m’autorise à dire non plus souvent. Avec ou sans excuses bidons. Parce que cet employeur là, il ne me demande pas le pourquoi de mon « Non ». Parce qu’il ne me rappelle pas 3 fois pour que je revienne sur ma décision… S’écouter, des fois, c’est aussi changer d’employeur pour se trouver bien.

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    1. Bravo Tit’étoile ! C’est super d’avoir fixé une limite. Et que ça soit respecter ! Vraiment continuez de bien prendre soin de vous et de vous écouter

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      1. il faut que tout le monde y arrive, mais comme beaucoup de soignants sont souvent d’anciens fragiles psychologiquement, c’est pas toujours évident… on ne devient pas soignant par hasard, parait-il…

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  2. Je ne suis pas soignante de formation…mais je me sens parfois « soignante de l’âme » parce que c’est …mon caractère…ma mentalité…mon esprit…ma façon d’être (choisissez la formule qui vous convient 🙂 ) et souvent je me suis oubliée. Un arrêt de quelques mois m’a permis de prendre ce recul et d’apprendre a être moi, et tant pis si je ne plais pas/plus a quelques uns.
    Je respire 🙂

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