Infirmière en lutte

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Une réflexion sur “Infirmière en lutte

  1. 1/Tituber

    Je n’avais jamais chercher un équilibre, j’ai toujours aimé ce sentiment de glissade imprévisible qui fout tout en l’air, rien est acquit, qui est à rien ?

    Quelque chose de cynique certainement m’a toujours poussé à rester sur le fil du doute, à me moquer du monde sans vraiment le comprendre, comme un autiste qui ne souffrirait pas l’enfer mais qui serait atteint d’un rire fou.

    Je passe l’épisode de l’école, ou l’ennui côtoyait la violence absurde, beaucoup d’entre nous sont passé par là et s’étendre sur l’abrutissement de la majorité des profs, l’aveuglement des pions et la basique méchanceté des élèves vis à vis d’un « nouveau » serait une perte de temps.
    Simplement à seize ans je suis parti en courant, en fumant à peu près tout, loin de cet univers usant et aucunement lucratif.

    C’est donc en planant bien haut que j’ai dégoté mon premier boulot, grâce ou à cause de ma mère, j’étais devenu devenu autonome. Malgré une solide intolérance à toute forme de hiérarchie, j’ai fais une « carrière ». Tâtonnante au début, j’ai fais le choix après un accident de la route très banal et six mois d’immobilisation de l’orienter vers le milieu du soin.
    Quitte à se lever le matin, autant ne pas être trop nuisible et aider les autres, l’idée est basique, puérile, idéaliste mais bon, c’est ce qui m’a traversé après mon hospitalisation et ne m’a jamais quitté depuis.
    Je passe sur ce qu’il faut faire en France pour devenir infirmier quand on a Bac-4, mais sachez que c’est possible, c’est long, fastidieux mais ça permet de belles rencontres. C’est possible.

    Avec une histoire familiale pleine de trous mystérieux, je me suis trouvé fasciné par la psychiatrie et la psychanalyse, j’ai trouvé le milieu durement poétique, je naviguais pendant les cours entre Thièphaine, Maupassant, Baudelaire et Frédéric Dard !

    Ce nouvel entourage, peuplé d’allumés géniaux, de gens en totale perdition, enrobé par des mots qui bien que rébarbatifs au début sont issus d’incontournables contenus, d’essentielles vérités instables, j’ai plongé dedans, j’ai soigné, écouté, repris à ma sauce les propos, mes lectures et expériences, je me suis forgé sans le vouloir vraiment une identité professionnelle ayant pour base, pour moteur mon mépris de cette partie grandissante du monde qui rejette la différence.

    Quand à cette hiérarchie là, elle donnait du sens, incarnait le respect de parcours savants, elle restait ouverte et tolérait les élans fougueux, souvent utopistes de notre génération.
    Ils ne dirigeaient pas. Médecins, cadres, personne ne donnait d’ordres, de conseils, nos seules contraintes étaient de rester dans le sens, si possible le bon, celui qui va vers le mieux être des gens qui arrivaient dans notre service.

    J’avais trouvé un boulot où mes élans, mon amours des mots, ma fascination pour l’étrangeté n’était plus un handicap mais des atouts utiles aux autres.

    Je n’allais pas « travailler », j’étais Moi.

    2/Plus loin

    Comme à peu prêt partout je crois, les années passent.

    J’ai quitté ce service, cet hôpital pour partir en mission humanitaire à Madagascar. Sans expérience, j’ai accepté cette mission dans un orphelinat proche de Tananarive sans rémunération mais sans contrainte de temps de travail. J’étais juste logé et nourri… Nous Riz.
    Ayant un peu d’argent de côté et le franc Malgache étant plus qu’abordable, je m’échappais régulièrement dans ce petit continent aussi joyeux que pauvre.

    De rencontres en grosses frayeurs, ma vision de l’absurdité, de l’injustice de notre planète s’est enrichie, enkystée en moi.

    Les séquelles de la colonisation, surtout de notre administration tournaient au cliché, j’évoluais dans un reportage en noir et blanc en attendant d’improbables trains ou bus en contemplant un fonctionnaire en uniforme armé d’un tampon redoutable qui résonnait dans un silence d’horloge en panne.

    Quand je demandais : « à quelle heure passe le bus pour Tulèar ? » on me répondait : « il passe ici Vaza ! ».

    Décalage, décollage… Je dois rentrer, fauché malgré le soutien de ma mère, un an là-bas, à faire ce que je peux entre pansement douteux, piluliers en cageot et Bétadine périmée et diluée.

    Je rentre, je postule à l’hôpital d’où j’étais parti, « on » me reprend si j’accepte de travailler dans un service pour patients « autistes ». J’accepte bien que je me connaisse déjà suffisamment bien pour savoir que sans l’usage du langage je suis perdu, mais après tout je rentre « d’Afrique » et « j’en ai vu d’autres… »

    Trois mois. Je demande rendez-vous à la DRH, je craque. J’ai tenté la musique sous plusieurs formes, le sport, j’ai demandé de l’aide à un ergothérapeute, une psychomotricienne, rien n’y fait, je me sens mal, je n’ai pas digérer encore le départ de l’immense Madagascar et me voici enfermé dans un « pavillon » obscur et odorant, peuplé de soignants pour les uns passionnés pour les autres au bout du rouleau.

    Je suis entendu, je repars vers une attribution plus en phase avec ce que je suis, et qui je suis devenu.

    Vingt-cinq années depuis ma décision de devenir soignant, quelques échappées mais rien d’équivalent à mon expérience humanitaire.

    Aucun regret, pas de conflits notables.

    Sur le plan personnel, après avoir erré dans les tubulures qu’offrent la place d’un homme dans un monde de femme, je me pose enfin auprès d’une belle timide, caractère totalement opposé à celui des aventurières débridées et stériles sous bien des points que j’avais fréquenté jusque-là.

    Mariage, elle a déjà deux enfants, peu importe, j’égalise, nous voilà à 6.

    3/Tenir

    Papa ?
    Moi ?

    Je constate rapidement que la mort précoce de mon père me laisse toute la latéralité d’inventer celui que je veux être pour mes enfants. Sans aucune base, je m’improvise dans cette place, trop proche bien sûr au début pour combler mes manques, puis je me recale plus tard sur les remarques de ma femme qui se montre bien moins inhibée quand il s’agit de sa progéniture.

    La cinquantaine se pointe en douce, j’ai le dos en ruine, et mes habitudes toxiques, bien que moins présentent depuis ma paternité ne m’ont jamais quitté.

    Je travaille à temps partiel depuis la mort de ma mère, un jour de repos en plus par semaine, le mercredi de préférence depuis que je suis père pour rester au plus proche de nos petites têtes presque blondes.

    Ce n’est pas un jour de repos, les parents qui lisent ces lignes le savent bien, c’est un jour usant de bonheur et de taximen.

    Et demain, je sais que ma « cadre » va me demander de reprendre le travail à temps plein, ce qui signifie que je vais laisser mes enfants à la garderie et que leur passions (le dessin, la gymnastique…) passeront à la trappe pour une obscure raison de manque d’effectif.

    J’ai passé ma vie à soigner, je n’ai pensé qu’à nos patients pendant presque trente ans, à me former, à m’améliorer, j’ai commencé à avoir une vie de famille il a à peine 10 ans…

    Malgré mon amour de la vie, ma position de père, je pense depuis quelques jours à une solution radicale, je connais assez la clinique pour m’inquiéter d’avoir un scénario bien défini en tête.

    Je vais partir en pleine nuit dans notre voiture la plus pourrie, prendre un chemin bien planqué dans les bois avoisinants, j’ai cherché un tuyau assez long pour entrer dans l’habitacle depuis le pot d’échappement, je le fixerai avec le scotch de notre déménagement à une fenêtre entrouverte.
    J’avalerai une poignée d’hypnotiques avant de monter dans la caisse, peut-être avec une lampée de Jack si le cœur m’en dit, j’attendrai un peu au dehors histoire de ne pas avoir le réflexe de sortir avant de sombrer, et dès que l’ivresse viendra, je me poserai derrière mon caducée et je fermerai cette putain de portière.

    Je remercie la fonction publique hospitalière pour l’inspiration qu’elle m’apporte 🙂

    (Pas d’inquiètude j’ai écrit, je sais donc que ne passerai pas à l’acte, mais voilà ce qui peut traverser un soignant devant un discours budgetaire).

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