Nous, les proches de la mort

L’émouvant savoir intime et le désir de mieux soigner ceux qui sont sur le pas de la porte…

Voilà ce qui habitent les soignants lorsqu’ils sentent, lorsqu’ils savent qu’ils vont faire partis des derniers instants de la vie d’un patient qu’ils ont eu l’occasion de connaître, de rencontrer. J’en ai vu partir, j’en ai vu revenir, j’en ai vu dans cet entre deux où personne ne sait vraiment ce qui se passe dans ce coma, ou dans cet état suspendu entre le souffle de la vie et le souffle de la mort.

woodland-669737_1280-1080x675

Je me suis rendue compte qu’on n’en parle pas, qu’on ne le prononce pas, qu’on ne se le dit pas, qu’on préfère éviter l’étrangère, la mort. La mort semble être l’ennemie numéro 1 de sa vie, on la refuse, et du coup on ne nous la partage pas, on ne nous l’enseigne pas vraiment. Que faire lorsqu’un patient part ? On ne nous l’apprend pas, on ne le sait pas, on l’apprend sur le tas… Combien de jeunes soignants sont confrontés à leur premier décès et on ne leur a pas expliqué, on ne les a pas préparés. Pour peu qu’on soit un étudiant qui veut se montrer fort pour qu’on ne lui critique pas son stage, il ne dira rien. Le silence pour enterré un moment comme celui là, il n’y a pas pire. Parlons-en. Donnons leur ce que nous avons appris car combien de soignants ai-je vu ou entendu avoir un rituel devant le décès d’un patient pour avoir moins de difficultés à l’accepter ?!

Nous habitons une société où les rituels se perdent alors que nous en avons énormément besoin pour passer des caps de la vie. Les patients mourants nous apprennent la vie et nous font cultiver l’empathie, l’écoute sans jugement et tant d’autres choses… De quelle façon nous les remercions dans nos gestes, dans cette toilette qui suit le décès, comment sommes-nous, que désirons-nous échanger, donner à ce moment là. Vous, comment faîtes-vous, qu’auriez-vous souhaité si c’était vous, si c’était un proche ? D’autres questions fortes se posent à nous après coup: pourquoi suis-je devenue soignante ? Que suis-je et où vais-je ? Quelle est mon identité en tant que soignant mais aussi en tant qu’être humain ? Paul Ricourt dit très justement : « Je suis ce que je me raconte« . Je me suis racontée beaucoup de choses notamment que je n’étais pas à la hauteur, que j’étais nulle, que je n’avais pas le courage de mes émotions, de mes pensées, de les dire et de les partager. Un jour je me suis dit que je valais la peine d’essayer de faire mieux, de croire un peu plus en moi et de prendre confiance dans ce que je faisais de mieux et dans ce que je disais. Voilà comment je me suis racontée pendant de nombreuses années, en oscillant entre l’être sans confiance et celui qui réussi à oser tout à coup quelque chose. Est-ce que je m’aime ? Est ce que je suis aimée ? Et soudain face à ces départs une question qui ne me quitte plus désormais: et moi comment j’aime ?

❤ Comment j’aime ? Ai je besoin d’un retour quand je donne ? Sincèrement oui. C’est un vieux oui mais pendant des années, combien de fois je sais que je n’ai pas été dans la gratuité d’un geste pour quelqu’un, un ami, un proche, un collègue, en pensant qu’il m’aimera davantage, en pensant qu’il sera là pour moi le jour où j’en aurais besoin, en croyant qu’il me fera davantage confiance, en espérant qu’il n’oubliera pas ce que j’ai fait pour lui pour qu’il me le rende un jour… J’ai un peu honte de dire tout cela et pourtant je crois et je sais que nous sommes nombreux à être dans l’attente d’un retour, d’une reconnaissance, de bienveillance, de rassurance dans notre métier.

tumblr_nisl1wg1ip1rxx1vlo1_500J’ai un peu honte mais je voudrais que mon témoignage sincère vous fasse comprendre que vous n’êtes pas seuls, pas anormaux, pas de « mauvais généreux », mais juste en décalage dans l’amour que vous vous portez. Car si vous attendez quelque chose des autres pour vous aimez alors vous pensez qu’il faut donner pour être aimé, pour que les autres puissent s’aimer eux-mêmes à leur tour. Et nous créons en fonctionnant ainsi, une frustration gigantesque car nous restons dans l’attente bien souvent. Nous avons oublié de nous offrir notre propre confiance à nous-mêmes, nous avons oublié de nous aimer pour ce que nous sommes, nous avons oublié de nous offrir cette reconnaissance que nous attendons toujours de l’extérieur, nous avons juste oublié de nous écouter et de nous réchauffer le cœur avec la bienveillance que l’on se doit pour tout ce que nous sommes. Nous avons oublié de nous remercier pour ce que nous nous offrons quand nous prenons soin de nous-mêmes. D’ailleurs le faisons-nous ?

Souvent nous pouvons nous sentir « outils de soin », comme une boîte renfermant beaucoup d’outils de bricolage que nous savons utiliser pour les autres et si peu pour nous-mêmes: l’écoute, l’empathie, la bienveillance, la rassurance, l’amour…

J’étais dans ce schéma jusqu’à ce que les moments les plus durs et douloureux de ma vie viennent, vous les connaissez, vous pouvez les deviner. La question du prendre soin de la vie des autres m’a fait poser la suivante: qui prend soin de moi, que fais-je pour moi ?… Que faîtes vous pour vous, pour vous faire plaisir ? J’ai pu trouver des réponses qui m’ont aidées à aujourd’hui m’aimer davantage, à donner davantage sans attendre, juste en recevant ma propre gratitude pour ce que je me permets de vivre.

⭐ Si on nous apprend à honorer la vie, il ne faut pas oublier d’honorer la mort et ses défunts. Je parlais de rituels d’accompagnement de certains soignants, oh combien il est important de prendre ce temps de dire « au revoir » à l’être, quel qu’il soit, qui traverse notre vie de soignant. Comment dites-vous au revoir à vos patients ? Je le redis mais c’est important que vous y pensiez surtout si ça ne vous est jamais arrivé. Et si vous avez déjà accompagné des mourants, qu’est ce qui vous a aidé ? D’autant qu’il y a ceux qui partent seuls, sans famille, sans amis à saluer, à rassurer en leur disant qu’on sera quand même là dans leur coeur… Il y a juste nous. D’ailleurs soyez prudents sur les pensées qui vous pousserez à juger ceux qui partent seuls. Vous êtes la seule personne, le dernier être vivant auprès d’un mourant. Les morts ne sont-ils pas vivants en nous ?

femme-pleure-ok

Dans notre intimité, qu’ils soient patients ou familles, ils nous ont rencontré, ils nous ont laissé quelque chose. Nos proches nous ont peut-être appris, donné des choses que l’on va transmettre. Cela peut aller de la cannelle que l’on va rajouter sur la tarte aux pommes comme nous l’a appris notre grand mère, à des valeurs de la vie qui ont forgé une partie de ce que nous sommes. Chaque fois que nous mettons en oeuvre cela, nous faisons vivre nos défunts, nous les honorons. Le deuil, la perte de cet être cher se fait quelque fois sans les paroles que l’on aurait voulu prononcer, que l’on aurait pu dire plus tôt. Cela rend d’autant plus difficile le départ. Comment se préparer à un départ ? Comment préparer son départ ? Pour moi ce sont des questions très importantes, qu’est ce que je souhaite pour moi, pour mon départ ? Cela fait parti de la Vie !

Avoir peur de la mort, c’est avoir peur de la vie…

Prenez le temps d’y réfléchir, vous avez la vie devant vous pour apprendre à vous aimez, à prendre soin de vous, à penser et à panser… mais aussi à ne pas oublier que vous décidez aussi bien du sens de votre vie que du sens que vous voulez donner à votre mort 🙂 N’ayez pas peur de vous poser ces questions, bien souvent tabous, celles qu’on ne doit poser qu’à la fin, alors on attend et des fois il est trop tard. N’attendez pas car la sérénité est juste derrière ! Une sérénité pour vous, une sérénité partagée par vos proches qui eux mêmes pourront à leur tour se sentir confiants pour y penser.

Accompagner les autres, c’est s’accompagner soi-même 🐻 Bonne fin de semaine et n’hésitez à partager vos expériences, vos rituels de soignants; n’hésitez pas aussi à aimer et partager cet article autour de vous, qui sait s’il n’aura pas de beaux retentissements !

A tout bientôt !

R.

Publicités

2 réflexions sur “Nous, les proches de la mort

  1. Merci pour vos post que je lis et relis toujours avec le même intérêt ,je suis de la très vielle génération ,DE de 81 ,toujours en activité ,mais de façon différente après une période d épuisement gigantesque ,ce  » burn out  » que l on met à toutes les sauces mais que l on connait vraiment qu une fois qu il vous a bien consumé …au plaisir de vous lire et d échanger sur votre site

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s