Soignant souffrant se noie

Il est 8h du matin, Paris tout autant que Bruxelles se sont éveillées il y a quelques heures. Tout le monde a pris son café serré, son thé pour les anti-caféines ou ses Chocapics pour ceux qui ont des enfants qui ne finissent pas leur bol et disent la bouche pleine de chocolat : « z’en veux pus ». Tout le monde a fait sa cure d’embouteillage haute dose, ou sa dose de « biiiiiip » du métro.

A 8h : c’est l’heure, l’heure du début du débat. Mais où est le médecin ? Mais où est ce matériel ? Où est le téléphone ? Tout le monde s’ébranle, s’ébat ou baille, bataille au mieux pendant quelques longues minutes. Eh oui nous rentrons du week-end après tout… La tête encore dans la couette et le corps sur le lieu du travail : sans doute une schizophrénie ignorée. A l’ouest, une question vient et m’agite. Elle bouge dans ma tête, je l’ai sur le bout de la langue : qu’est-ce que je fais là ? Je ne sais pas mais ai-je quelque chose de mieux à faire que d’être là ? Je ne sais pas non plus.

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Au travail, il y a rarement une fusion qui se crée, on parle plutôt de scission ou de séparation de cœur qui se fait année après année… ou devrais-je dire patient après patient. Et non, « il n’y a pas d’amour heureux » comme disait Brassens. Quand ils ne savent rien nous dire, les patients restent là et nous regardent sans mot dire, mais nous les comprenons quand même ces patients qui chaque jour nous rendent visite. L’incompréhension devant cette table d’examen ou devant ce lit médicalisé. Ce n’est pas toujours moi le soignant qui rend visite au patient, quelques fois c’est lui qui vient à ma rencontre, il me visite par son regard. Il me déstabilise quelques fois. D’autres fois il m’épuise, me casse le dos et puis d’autres fois il sourit et toute la souffrance s’efface.

Nous les rejoignons au fil du temps, au fil des lits, au fil des familles, au fil des sonnettes qui nous rappellent que nous devons être là. Toujours. Mais quelques fois cette conscience pèse si lourd, quelques fois on est heureux, fiers, et puis quelques fois tellement désireux de pouvoir faire mieux. Ce n’est pas forcément la lune que nous demandons, et pourtant… notre incompréhension reste la seule réponse avec laquelle nous devons faire de notre mieux, avec peu. Tant d’incompréhension dans les yeux des « familles du tout tout d’suite », qui elles aussi ne comprennent pas toujours : qu’est que nous faisons, nous cette bizarroïde équipe pluridisciplinaire, qui n’est jamais réuni véritablement, qui pourrait prendre le temps et non pas prendre les armes et débarquer à 50 dans les chambres des patients qui au final ne feront que vous poser cette triste question une fois tout le monde partit; enfin seuls… : « Mais finalement qu’est-ce qu’on va me faire ? Quand est-ce que je peux sortir ? »

A cet instant, c’est à notre tour de répondre « présent » à l’appel en faisant de notre mieux… Et sans se noyer…

R.

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