« La mer »: un conte contemporain

4 août 2011

La poésie de Rimbaud avec Sensation :

« Mais l’amour infini me montera dans l’âme
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux, comme une femme »

Marion, au cœur si grand et à l’humanisme à trouver beau le laid, s’est décidée à devenir gériatre. Lorsqu’elle a demandé à rester dans le service de gériatrie de ce bel hôpital parisien, le chef de pôle, qu’elle croyait être son pote, l’a virée, car il voulait avoir la prime sur les objectifs financiers et n’aimait pas sa « marginalité ». Un con devenu chef est un néant.

Sans désespérer, elle est partie travailler dans une maison de retraite. Pas facile de trouver un intérêt dans la routine de vieillards dits « déments ». Chaque jour, la visite à 9 heures avec l’infirmière qui raconte ses douleurs, le jeune brancardier qui rêve d’être footballeur et le cadre sarkozyste… Elle a tenu 6 mois, critiquant souvent le fait que les étaient posés devant le journal de 13 heures de TF1, après être passés devant une jardinière de légumes entourée d’une de race irréelle et de desserts que seule la poubelle accepte d’engloutir. Cet établissement aurait du s’appeler « La désespérance fleurie ». L’agonie moderne des vieilles gens est une longue attente aux révoltes rêvées.

Un matin, Marion est entrée dans la chambre d’André, 77 ans, ancien professeur de français placé ici en raison d’un handicap à la marche après une fracture du fémur. Il habitait au 5ième sans ascenseur  alors on l’a déposé là. Il ne disait rien depuis des mois. L’aide-soignant l’avait surnommé « L’huître » et ça faisait rire la cadre. Il a attendu d’être seul avec la toubib, l’a regardée et tenté un « Je m’ennuie ». Elle lui a demandé ce qu’il voulait. « Des livres… De l’air… ». La cadre lui a tendu un vieux Paris-Match et a ouvert la fenêtre… « Ça aurait pu être pire », a murmuré André. Marion s’est marrée et la cadre est partie en ce pensionnaire irascible, incohérent, et en déclarant qu’il fallait majorer ses calmants.

Notre gériatre n’a pas dormi et a réfléchi jusqu’à l’arrivée au sommet de la montagne de son idée. Le lendemain, elle a bâti le projet avec le directeur de l’établissement, tout aussi enthousiaste : 12 vieux volontaires iront revoir la mer ! Un mois de préparatifs et de formalités a été nécessaire pour le voyage. Certains n’avaient plus vu la mer depuis plus de 60 ans ! André décida de lâcher le déambulateur et de reprendre la canne, et la kiné, avant le départ, a redoublé l’exercice.

Le grand jour arriva. Ils ont enlevé robes de chambre et pyjamas pour mettre les beaux habits, comme si La Java Bleue allait être jouée aux bords de la Marne un dimanche. Cela ressembla à une évacuation sanitaire. Il a fallu installer les plus invalides, prévoir les médicaments, les couches-culottes, les chaises roulantes, les préparations liquides pour les nourrir… Mais Marion avait tout prévu, même la musique dans le bus. Et, dès le premier virage, ça a commencé à papoter comme des mômes, avec souvenirs et potins, petits refrains fredonnés et compliments des hommes à ces dames sur la tenue de leur coiffure. Vues de haut, elles ressemblaient à un déplacement de pelotes de laines colorées !

A l’arrivée, ils ont eu du mal à sortir sur la plage, regardant longuement l’objectif atteint. Une vieille a refusé la chaise roulante et a pris le bras de l’accompagnateur pour aller marcher sur le sable en pleurant le silence. Les 12 vieux ont fini sur le sable. André levait ses bras au ciel en marmonnant. Le soir, ils ont mangé à l’auberge et ont même bu un verre de vin. Il paraît même qu’ils se sont couchés tard… C’est à dire bien après le Journal des Régions de la 3, en langage maison de retraite. Le rire est apparu autour de la table lorsque André a chanté puis a proposé d’aller voir les étoiles.

Clopin-clopant, la bande d’instables est partie vers la terrasse. Les vieilles, redevenues femmes, ont rajusté leur coiffe et les hommes se sont occupés de ceux qui ne marchaient pas bien. Sur la terrasse, ils ont regardé le ciel étoilé. Certains ont dû confondre les villages de la côte, mais on s’en fout. Ils n’ont pas touché à leurs compléments alimentaires, n’ont pas pris leur calmant pour dormir. Au bout de 8 jours, presque tous étaient redevenus continents et plus éveillés. Ils mangeaient tous à table et la télé éteinte.

Marion a un peu pleuré à son retour lorsqu’elle m’a raconté son histoire : fière simplement d’avoir fait du bon boulot. André lui a écrit une belle lettre en pleins et déliés pour lui dire que ça avait été son plus beau voyage. Sans doute son dernier, mais le plus merveilleux.

Extrait d’ « Urgences… Si vous aviez »
Chroniques du SAMU

Ecrit par Patrick Pelloux

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2 réflexions sur “« La mer »: un conte contemporain

  1. moi aussi je pleure en lisant , ide auprès des personnes agées depuis 22 ans , je les aime et j ‘enrage de devenir complice de la dégradation de leur prise en charge , avec des hauts et des bas je lutte à ma façon mais svt seule hélas ! bravo pour cette initiative formidable , la vie quoi

    Aimé par 1 personne

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