Quand l’anniversaire d’un patient devient « mortel »

Les annonces de diagnostic peuvent prendre parfois une tournure très violente. Sans compter que les soins peuvent s’assimiler à de l’acharnement thérapeutique. Tout se sont des choses difficiles à aborder en service… Je ne suis pas la première et ne serais sûrement pas la dernière à partager la brutalité de certaines de ces pratiques mais bon… Je vous partage une expérience qui personnellement m’a profondément marquée.

Un jour j’ai décidé de prendre un poste de nuit, en réanimation et en soins intensifs de cardiologie. J’aime cette discipline, le coeur est quelque chose qui me paraît magnifique, avec un fonctionnement qui devrait nous inspirer l’envie de lui ressembler par son autonomie, sa liberté et en même temps sa solidarité à partager avec tout le reste du corps son rôle, son organisation simple,… Bref me voilà partie dans un poste qui m’a plu… Mais pas que… J’en suis partie depuis. J’étais super triste, j’adorais mes collègues mais… J’étais soulagée de ne plus avoir à assumer des prises en charge telles que celles que je vais vous raconter…

Une nuit, une collègue a pris en charge un patient qui saignait de partout (vraiment) avec une insuffisance cardiaque. Il était suivi par un médecin du service depuis déjà 20 ans. Il avait un pace-maker qui marchait sans problème. Mais le monsieur était loin d’avoir la pêche, c’est le moins qu’on puisse dire. Il a passé la nuit avec nous et progressivement il a bien remonté la pente.

Je reviens au travail trois nuits plus tard et le retrouve presque près à partir, puisqu’il était au bout du service où la prise en charge est plus légère. Mais les nuits passent et le patient me suit car je tourne avec les prises en charge de patients de soins intensifs pendant plusieurs nuits puis je travaille avec les patients qui sont dans les lits de réanimation (coma thérapeutique, post-op difficiles, machines et seringues à foison). Ce monsieur me suit pendant que je remonte de nuit en nuit, progressivement, vers la réanimation. La nuit suivante son rein lâche, son coeur fait un arrêt, il revient mais il fatigue vraiment.

Fin-de-vie

En attendant, la famille… J’ai honte, rien que de penser à la prise en charge des familles que nous sommes vraiment incapables d’assurer correctement tant que nous n’aurons pas une équipe médico-psychologique faite pour ça, disponible H24 pour ces gens qui pourraient être notre famille. La prise en charge de la famille est tellement fondamentale dans ces situations. Car aujourd’hui quand les médecins ne savent pas quoi faire, comment assumer ce qu’ils vont faire, que l’état du patient se dégrade, l’honnêteté peut leur manquer… C’est humainement compréhensible mais dans ce cas on demande de l’aide aux gens adéquats. Ici le patient s’est retrouvé dans une situation où il s’est à nouveau amélioré, la dialyse l’a aidé. Il se retrouve à nouveau en chambre un peu plus légère.

Le jour de son anniversaire est là. Le service de la fin de journée lui a fait monté un gâteau de la cuisine de l’hôpital. ^^ Vous me direz « hummm que ça doit être bon, un bon gâteau de l’hôpital ^^ ». Mais ce qui est sûr c’est que ça fait plaisir quand ça fait un mois que vous êtes là ! Au moment où tout est près, une partie de l’équipe entre pour lui souhaiter son anniversaire et lui monter le gâteau. « Et là… c’est le drame ! »
Non le gâteau n’est pas tombé, non on ne s’est pas trompé de jour, non on ne lui a pas renversé son jus d’orange dans le lit… non…
Il y a juste eu ce moment où le temps s’arrête quand pour le jour de votre anniversaire le médecin entre dans votre chambre non pas pour vous souhaiter un joyeux anniversaire mais pour vous dire que la biopsie qu’on vous a faite est positive : « Monsieur vous avez un cancer, et il faudra commencer le traitement, c’est-à-dire la chimie, le plus rapidement possible ». Là dessus, le médecin tourne les talons et sort. Laissant tout le monde dans un état de… Indescriptible.

J’ai envie de vous dire que derrière une action comme celle là, on en a les bras qui tombent, la tête qui change de couleur, un sentiment de… comment dire… L’horreur. Et qui ramasse monsieur, et non pas le gâteau, en miette et à la petite cuillère ? C’est bibi et ses collègues. La famille ? Oula. Comment vous dire… Une chose à la fois parce qu’à ce moment là, on ne sait déjà même pas comment rentrer dans la chambre… Le patient est devenu quasi mutique. Ne nous parle plus ou très peu. Cet homme au-delà du patient, comprend et se souviendra à jamais que sa date d’anniversaire sera la date du diagnostic de son cancer. Symboliquement on a déjà vu plus joyeux, non ?! Parce que le deuxième effet kiss-cool pas cool, c’est que cette annonce de cancer le rayé de la liste d’attente des greffes de coeur. La greffe était ce qui le motivait à aller de l’avant ! Il ne sera jamais greffé…

electro-plat-annonce-mort

Son état a empiré il est remonté avec moi en réanimation. Ils l’ont plongé dans le coma. 15 jours avant son décès, l’équipe savait très bien qu’on devait arrêter la prise en charge, ou l’acharnement déraisonnable. Mais nous sommes devenus les êtres soignants qui faisaient ce qui éthiquement ne pouvait être acceptable, ce qu’aucun n’avait envie de faire, tout ce qui n’allait pas dans le sens du confort du patient : l’entretenir. On sait très bien qu’il faut le faire sinon il y a les médecins, les cadres, … la pression. Remettre en question ? Vous vous faites fusiller…

Le pire reste l’appel de la famille au médecin. La famille habitant loin appelle pour avoir des nouvelles du proche, chez qui on sait que tout est fichu (coeur, rein, foie) tout a pris feu, la maison brûle. Le médecin leur répond « ne vous en faites pas on va le sauver votre mari ! « . Une semaine après ce même médecin décide d’arrêter et de mettre le patient dans la liste des personnes qu’on ne doit pas réanimer s’ils décèdent. Allez trouver la famille après ça, au chevet du mourrant qui ne comprends pas, parce que quelques jours avant on leur a promis de sauver leur conjoint, père, ami, et ensuite il est là, froid, c’est fini…

Voilà une histoire qui je crois restera pour moi quelque chose de marquant. Vous vous dites peut être que ce n’est pas vrai… et pourtant. Cette histoire je ne l’ai jamais vraiment évacuer. J’y pense encore même si ça fait quelques années… Tant d’erreurs, de maladresse, de manque de tact, d’analyse et de recul par rapport à une situation clairement établie au départ, ou cette personne aurait pu être admis dans une structure palliative (car on ne peut pas décemment dire que la prise en charge finale du patient relevait du palliatif…), être dans le confort, sans toute ces machines, et partir avec les siens à ses côtés, tranquillement…

Ici je ne lance ni polémique, ni parti pris pour quelque idée d’euthanasie, je pose juste la question de l’éthique ? et à partir de quel moment on établit qu’on s’acharne, qu’on insiste…? Je pose la question de savoir qui nous écoute ? nous équipes de soignants qui sommes aux cotés du patient pour plusieur heures par jour, alors qu’un médecin passe peut être une quinzaine de minutes dans la chambre, ne nous demande même pas notre avis et râle quand on l’appelle parce que ça ne va pas et annonce la mort comme on chanterait joyeux anniversaire… Que de souffrances inutiles… Voilà c’est un peu ça mes questions. Je suis partie un peu pour ça, aujourd’hui je souffle un peu plus mais se sont des situations qui nous suivent l’air de rien… et repointent leur nez alors qu’on ne s’y attendait plus.

Merci de m’avoir lu. Partager et commenter si vous avez connu des choses proches… Vous pouvez juste aussi « aimer » cet article… A bientôt pour d’autres récits…

R.

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2 réflexions sur “Quand l’anniversaire d’un patient devient « mortel »

  1. très vrai, j’ai vécu pas mal de situations similaires, difficile à encaisser on nous apprend a l’école d’être des têtes pensantes et non exécutantes mais sur le terrain il en est tout autre …continue d’être une tête pensante on en a bien besoin!

    Aimé par 1 personne

  2. je suis soignante, et j’ai vécue cela pour l’hospitalisation de mon mari.
    Les docteurs m’ont pris pour pour une imbécile en me faisant espérer…
    Alors que je travaillais dans le même hôpital qu’eux.
    Aujourd’hui je les hais.
    je ne veux plus les croiser dans les couloirs.
    Pourquoi m’ont-ils prise pour une imbécile alors que j’étais prête à entendre la vérité.

    Aimé par 1 personne

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