« Mémé Champollion »

Les pompiers ont mis Aurélie sur un brancard et sa douzaine de valises sur un autre. On se serait crus au beau milieu d’un exode… À quatre-vingt-trois ans, elle venait de quitter ses Alpes profondes pour entreprendre ce voyage en Egypte. Mais, en se faufilant dans les étroites allées du TGV, elle est tombée. Des étudiants en médecine lui ont confectionné une attelle pour son poignet gauche avec une revue, car elle « ne voulait pas arrêter le train ».

À peine arrivée, elle presse tout le monde, parle fort, ne veut pas rester, s’affole, demande l’heure sans cesse… Mais le poignet est bel et bien cassé. Elle nous dit que sa fracture n’est rien à côté de ce qu’elle risque de rater : le rêve de sa vie. Elle a toujours voulu aller en Egypte, et ses motivations n’ont rien à envier à celles de Champollion. Elle est passionnée, déterminée et inébranlable. Sa décision est sans appel : elle ira ! Depuis des années, toutes ses économies de couturière, toute sa retraite de la Sécurité sociale, ont été consacrées à préparer cette aventure. Seule. Elle n’a peur de rien, et sûrement pas de cette fracture, « qui n’est pas
grave, hein? »…

Comme elle refuse d’être opérée et que sa fracture est peu déplacée, nous décidons de lui mettre une manchette plâtrée. Mais il n’est pas question d’interrompre le voyage vers l’Egypte. Elle veut et elle doit y aller. Nous lui expliquons que nous pourrions reporter le départ, appeler la compagnie, l’aider à annuler le séjour… « Plutôt mourir ! » Elle se dit prête, avec sa montagne de bagages, à prendre immédiatement le RER pour gagner Orly, pour y attendre son embarquement… qui est à 4 heures du matin, alors qu’il n’est que 15 heures ! « Ce n’est pas grave, j’attendrai, c’est mon plaisir, j’ai tout mon temps. » Elle a réservé elle-même son hôtel, prévu son itinéraire. Des années qu’elle prépare son projet, pas question de passer par un tour operator et de faire un bête voyage « clés en main » : « Ce n’est pas cela, l’aventure. »

Nous avons discuté encore un bon moment avec elle, afin d’être certains qu’elle n’était pas en pleine pathologie délirante, car il nous arrive régulièrement d’avoir des malades dans ce cas. Pendant que nous lui faisions son plâtre, elle nous expliqua que toute sa vie elle avait voulu aller voir les pyramides, le Nil, le musée du Caire, le Sphinx, Abou-Simbel, la nécropole, Louxor… Et voir si le soleil d’Egypte est le même que celui de Savoie. Ce n’est pas un simple voyage touristique qu’elle veut entreprendre : elle veut donner un sens à sa vie.

Nous l’avons finalement mise dans un taxi, direction l’aéroport. À l’heure qu’il est, peut-être est-elle en train de déambuler du côté de la Vallée des Rois, de tenter une danse de la joie à côté d’un marbre d’Osiris, de discourir avec une momie, de bâtir une pyramide de sable… Reviendra-t-elle ou a-t-elle prévu autre chose ? Du haut de ses quatre-vingt-trois ans, elle contemplait ce début de siècle et semblait vouloir profiter de toutes les richesses de la vie.

Patrick Pelloux
Une chronique d’urgence sur Charlie Hebdo

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